Royauté et ironie biblique I
- Cedric Lesluyes
- il y a 4 jours
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Dernière mise à jour : il y a 3 jours

L'ironie -fût-elle tragique- est un trait majeur de l'écriture de la Bible hébaïque. Nous allons en aborder un exemple -ou plutôt une condensation d'exemples-, autour du roi d'Israël tel que présenté par Dieu (1) dans le code de loi deutéronomique.
Nous sommes dans la parasha Shofetim (Deut. 16, 18 - 21, 9), qui décrit notamment les institutions futures d'Israël (prêtres, juges, prophètes), au moment où les Hébreux s'apprêtent à entrer en terre de Canaan (cette installation sera racontée dans le livre qui suit, Josué). Ces institutions sont obligatoires (עָשִׂיתָ, "Tu feras…") : les Israélites sortant du désert doivent savoir quelle structure administrative-religieuse elles devront imprimer au pays pour en faire la Terre d'Israel. Et là, surprise, entre les descriptions de la cour suprême et des prêtres, se trouve celle d'une institution qui semble optionnelle, qui bénéficie pourtant du même soin de détail que les autres, la monarchie. Voici le verset qui introduit le passage qui nous occupe :
Deut. 17, 14 (TOB) : "Quand tu seras entré dans le pays que le SEIGNEUR ton Dieu te donne, que tu en auras pris possession et que tu y habiteras, et quand tu diras : « Je voudrais établir au-dessus de moi un roi, comme toutes les nations qui m'entourent »…"
De l'obligation du "tu feras… tu installeras…", on passe à une tournure difficile à comprendre autrement que comme un constat, une anticipation désabusée de Dieu concernant un choix futur de son peuple. Tout d'abord, la structure de la phrase est une séquence classique de verbes exprimant un irréel du futur pilotés par un verbe initial à particule temporelle ou hypothétique (2) . Ensuite, il ne s'agit pas d'une institution décidée par Dieu mais par le peuple (le "tu diras" s'oppose à la voix de Dieu qui dit "tu feras"). Le peuple se dote de façon autonome d'une structure politique en concurrençant Dieu sur le terrain de la parole. En outre, vouloir faire de la Terre d'Israel le siège d'une nation similaire à celles qui l'entourent est proprement antithétique au projet initial, exposé en Ex. 19, 6 ("et vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte.”) et maintes fois répété par la suite. Dieu ne peut donc que nourrir avec une grande circonspection l'idée de devoir installer sur sa terre sainte un roi pour faire "comme les autres".
Attention ici, Dieu veut bel et bien qu'Israël soit une monarchie (מַמְלָכָה, un royaume, en Ex. 19, 6) mais une monarchie divine, non humaine :la seule véritable théocratie. On peut le voir à l'évidence quand, des siècles plus tard, Israël choisit effectivement de se doter d'une monarchie. La réaction du prophète Samuel est vive (I Sam 8, 6 : "Il déplut à Samuel qu'ils aient dit : « Donne-nous un roi pour nous juger. »…") (3), mais Dieu lui-même constate sèchement son échec d'être reconnu comme roi (I Sam 8, 7 : "Ce n'est pas toi qu'ils rejettent, c'est moi. Ils ne veulent plus que je règne sur eux"). Il est certain que Israël est un peuple "à la nuque raide (Ex. 33, 3), et qu'il a la tentation constante de l'idolâtrie, comme les autres.
Quoi qu'il en soit, nous avons donc une première boucle, ouverte des siècles auparavant (4) avec notre passage de Deut 17, 14 mais qui ne révèlera toute sa pertinence que des siècles et deux livres (Josué et Juges) plus tard : Dieu avait bel et bien vu le caractère inéluctable de l'émergence d'une monarchie en Israël. Nous pouvons remarquer comment le texte ménage l'espace entre Dieu et l'homme : Dieu est prévoyant, mais laisse l'homme décider (5).
La Bible se contente rarement d'un seul fil narratif. En effet, pourquoi en I Samuel 8, 1-5, le peuple réclame-t-il un roi, en dépit de la description sinistre de la monarchie qu'en fait Samuel lui-même à la foule ? A cause de la corruption des juges. Ces juges ont été mis en place par Samuel lui-même : ses propres enfants ! (6) Donc d'un côté, nous avons une grande figure spirituelle qui a le tort d'avoir donné le pouvoir à ses enfants tordus, et de l'autre un gouvernement des Juges, institution obligatoire depuis le Deutéronome mais faillible, qui va se trouver renversée par une monarchie très humaine acceptée par Dieu contre lui-même (5). L'ironie est mordante. Samuel, que Dieu ne désavoue jamais, est pourtant en bonne partie responsable de la chute du gouvernement des Juges.
Concluons. En Deutéronome 17, 14, Dieu se montre donc prescient et amer. Cette prescience va lui permettre -jusqu'à un certain point- de donner, à travers les siècles et les livres, les lignes directrices d'une structure monarchique de droit divin qui puisse à la fois "faire comme tout le monde" tout en demeurant une nation séparée, joyau de Dieu. Un vrai défi.
Nous allons voir comment, en Deutéronome 17, 15-20, Dieu décrit ses règles d'une monarchie aussi bonne que possible, alors même que le portait que Samuel fait du régime en I Samuel 8, 11-18 est véritablement terrible. La corruption des juges a dû être telle que "le peuple refusa d'écouter la voix de Samuel" (I Sam 8, 19).
C. L.
NOTES :
1- C'est Moïse qui parle dans le Deutéronome, mais il demeure le plus grand prophète d'Israël, "lui que le SEIGNEUR connaissait face à face" (Deut 34, 10). Nous écrirons donc "Dieu" sans ignorer que c'est Moïse qui parle.
2- la nuance aspectuelle de la phrase n'est pas facile à rendre. Tout repose sur une séquence classique en hébreu biblique. Le yigdol de la protase (כִּֽי־תָבֹא) détermine la valeur future irréelle des trois verbes suivants (וִֽירִשְׁתָּהּ / וְיָשַׁבְתָּה / וְאָמַרְתָּ), apodoses en weqabal. Il y a bel et bien une nuance hypothétique, mais de virtuel, non de choix. C'est pour cela que nous pensons à un ton désabusé de Dieu : il exprime la volonté de se doter d'un roi comme une suite regrettable mais inévitable de l'entrée en Canaan.
3- le texte peut être littéralement traduit en : "Et mauvaise la chose aux yeux de Samuel…". Samuel doit prendre la requête des Israélites comme un échec personnel : la figure d'autorité n'a pas convaincu.
4- peu importe l'historique de rédaction des textes et de leur agencement : la boucle est présente, et a été voulue, par les rédacteurs ou par l'Histoire elle-même.
5- I Samuel 8, 9 :"Maintenant donc, écoute leur voix. Mais ne manque pas de les avertir : apprends-leur comment gouvernera le roi qui régnera sur eux. »
6- le texte insiste sur le fait que Samuel est vieux. Comme pour Isaac, comme pour David, la vieillesse du grand dirigeant politique et religieux n'est pas bonne. En nommant ses enfants aux postes de grands juges, Samuel le prophète, brouille le pouvoir des Juges. Il met en place une sorte de pacte de corruption qui a éliminé les contre-pouvoirs. Le peuple voit la corruption des monarchies alentour, mais il pense -à tort ou à raison- qu'elle est inférieure à celle des Juges.



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