Royauté et ironie biblique II : quel gouvernement ?
- Cedric Lesluyes
- il y a 6 heures
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Nous avons vu à quel point la perspective de l'établissement d'une monarchie en Deutéronome 17, 14 était un point névralgique aux terminaisons lointaines, par-delà les siècles et les livres. Examinons à présent ce que Dieu préconise lorsqu'il sera temps de choisir un roi. Le passage est en Dt 17, 14-20 et ajoute des degrés supplémentaires à la résonance des livres entre eux et à la lecture que nous pouvons en faire, ici et maintenant.
Avant de passer au détail des versets, une première remarque s'impose. Elle concerne la structure de l'institution du roi et nous allons la comparer à celle des juges. L'institution des Juges bénéficie en effet d'une description structurelle. En effet, Jethro en Ex 18:13-27 donne même une idée de rapports entre des niveaux de juridiction, Moïse en Deut 17:8-13 décrit le fonctionnement d'une instance proche de ce que l'on pourrait appeler une cour suprême aujourd'hui. Ces descriptions structurelles, il est important de le mentionner, d'une part ne sont pas exemptes d'éléments axiologiques : la droiture doit être un attribut central du juge (Deut 16:18–20), d'autre part ne fixent pas la forme précise d'un gouvernement. Tout se passe comme si l'institution (nous pensons bien évidemment, en Deut. 16,18–21,9, aux institutions "obligatoires" : prêtres, juges, prophètes) dans l'Etat était plus importante que la forme du gouvernement. Cette absence de constitution n'a pas empêché Israël de se développer sur sa terre en dépit des conflits (en particulier contre son ennemi Philistin), mais au prix d'un manque de clarté dans la distinction des pouvoirs. Cela sera particulièrement frappant en ce qui concerne Samuel, juste avant l'avènement des rois. Nous aurons à y revenir.
En comparaison de l'institution des juges, celle du roi dans notre passage (Dt 17, 14-20) [1] ne ressemble pas vraiment à une institution au sens politique du terme. Les recommandations ne disent rien de la structuration d'un régime monarchique, mais se cantonnent à l'éthique personnelle, comme si pour Dieu, la valeur du roi était garante de la valeur de la monarchie. Peu importe la forme de la monarchie, l'essentiel est pour Dieu d'ancrer dans le peuple un réflexe d'exigence à l'endroit du souverain, qui est responsable par sa valeur du bon fonctionnement du gouvernement, quel qu'il soit. Ceci est aussi vrai du gouvernement des juges, eux dont la nécessaire valeur personnelle est soulignée (toujours Deut 16:18–20). Lorsqu'elle fait défaut, le pire peut arriver. Rappelons que l'établissement des rois d'Israël [2], fait suite à un régime de juges corrompus dont les plus hautes autorités, fils de Samuel, représentent un pouvoir héréditaire, ce qui n'a pas été précisé dans la "constitution" deutéronomique. Par avance, si Dieu prévient qu'un juge est bon parce qu'il est bon et non parce qu'il est fils d'un juge, il nous prévient aussi que c'est peut-être encore plus vrai en ce qui concerne le roi : le verset 17,20 du Deutéronome semble bien accepter l'idée d'hérédité royale, mais conditionnée - comme le maintien du roi sur son trône - à l'adéquation de l'attitude du roi aux prescriptions de notre passage.
Une dernière remarque concernant la structure de l'institution : la monarchie vient ajouter un étage centralisateur à la Nation, atténuant le pouvoir local des juges, explicitement lié aux tribus (Deut 16:18, לִשְׁבָטֶיךָ, "pour tes tribus").
En résumé, Dieu ne prescrit pas en Dt 17, 14-20 de structure de gouvernement, mais une valeur humaine, une attitude, un mode de relation à lui et aux autres. Nous verrons plus en détail ce que chaque verset implique quant au choix du roi, mais nous pouvons nous demander si, aujourd'hui, nous ne faisons pas passer la forme du gouvernement avant la valeur humaine. L'idolâtrie peut prendre tellement de visages...
C. L.
NOTES
[1] Notre passage n'est pas le seul du Pentateuque où la monarchie est associée à Israël, mais les autres occurrences sont de courts traits prophétiques selon lesquels un jour Israël sera dirigé par des rois (Gen 17.6) et issus de Judah (Gen 49.10), qui domineront les Amalécites (Num 24, 7) ou d'autres peuples (Num 24, 17-18) avant de partir en exil avec les leurs (Dt 28,36). Rien de commun avec des recommandations concernant le choix et l'attitude du souverain.
[2] Voici le passage, en 1 Sam 8, 1-3 :
1Devenu vieux, Samuel donna ses fils pour juges à Israël. 2Son fils aîné s'appelait Yoël, le second Aviya. Ils étaient juges à Béer-Shéva. 3Mais ses fils ne marchèrent pas sur ses traces. Dévoyés par le lucre, acceptant des cadeaux, ils firent dévier le droit.

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