Royauté et ironie biblique III : Jérusalem et Tel-Aviv

Nous avons vu dans l'épisode précédent à quel point Dieu/Moïse, dans l'anticipation de l'installation en Israël d'une monarchie (Dt 17, 14) puis dans ses caractéristiques idéales en Dt 17, 15-20, mettait l'accent sur les valeurs du roi plutôt que sur la forme du gouvernement. Nous allons maintenant examiner d'un peu plus près ce que le détail de chaque verset nous réserve. Peut-être découvrirons-nous que le portrait idéal du futur roi d'Israël a bien des choses à nous apprendre. Nous nous attarderons aujourd'hui sur le premier verset de notre passage :
14 Quand tu seras entré dans le pays que le SEIGNEUR ton Dieu te donne, que tu en auras pris possession et que tu y habiteras, et quand tu diras : « Je voudrais établir au-dessus de moi un roi, comme toutes les nations qui m'entourent »,
L'installation d'une monarchie entraînera une tension entre l'identité nationale spécifique à Israël et sa communicabilité. Israël veut en même temps appliquer la Loi de Dieu et être "comme toutes les nations". Cette tension est bien plus organique qu'on pourrait le penser, elle est présente au niveau le plus humain : nous sommes tendus entre, d'une part, l'appel à creuser notre caractère unique doté d'une mission et, d'autre part, la nécessité de faire corps dans une société, une culture. On peut penser que cette logique organique trouve sa transposition à l'échelle de la conscience nationale israélienne dans notre passage du Deutéronome (entre autres). On peut même se demander si cette concession à la logique des Nations -se choisir un roi pour faire comme les autres- n'est pas une concession de Dieu face à la nature humaine, voire à sa nature infra-humain.
Dans la Bible, en effet, Dieu a tendance à charger l'humanité de beaucoup de responsabilité et de baisser ses exigences une fois l'échec constaté. Les exemples sont innombrables, mais mentionnons le cas de Cain et d'Abel : ils sont premiers-nés sur la terre, chargés de porter une éthique issue du Paradis où ses parents ont été conçus. Ils échouent, l'un se fait victime, l'autre criminel. Seth naît comme un représentant de l'humanité moyenne, remplacement [1] terriblement faillible mais seul capable de se tourner vers Dieu [2]. Ce qui est vrai de la personne l'est à l'échelle d'un Etat. L'un des conflits internes les plus ouverts dans la société israélienne depuis des dizaines d'années est le conflit entre deux visions de la Nation d'Israël. Schématiquement entre Tel-Aviv et Jérusalem, entre ceux qui souhaitent qu'Israël soit un Etat démocratique comme un autre dans le concert des nations, et ceux qui souhaitent qu'Israël soit un Etat structuré par la Loi de la Torah. On peut se dire que ce conflit est tout à l'honneur du projet d'Israël. Inhumain serait l'exclusivité de l'un sur l'autre et incommunicable serait l'exclusivité de l'autre sur l'un. Accepter cette tension comme travail d'enfantement est une concession à la vie. Dieu lui-même, choisissant la vie, accepte la concession.
C'est peut-être pour cela qu'il donne sa chance à une future monarchie. Malgré tout.
C. L.
[1] Caïn ne donnant pas de descendance au-delà du Déluge, Seth remplace Caïn ET Abel. Voir Gen 4, 25b (TOB) :"Dieu m'a suscité une autre descendance à la place d'Abel, puisque Caïn l'a tué."
[2] Gen 4, 26 (TOB) : "A Seth, lui aussi, naquit un fils qu'il appela du nom d'Enosh. On commença dès lors à invoquer Dieu sous le nom de SEIGNEUR."
A SUIVRE...


Commentaires